LES PETITS MONDES
DE JEAN-PIERRE GOUGEAU

Chaque vie s’ouvre sur une traîtrise et aussi rassurante que soit la suite, le décor est toujours prêt à s’effondrer sur notre fragile condition. Quelque part dans l’ombre, un instrument du destin est tapi et il peut tout faire basculer.

Jean-Pierre Gougeau, architecte, urbaniste et chroniqueur, s’est donné pour tâche de nous avertir. Il nous présente des instantanés, des tranches d’univers dans lesquels le danger est omniprésent. Il sculpte les images qui le traversent, à mi-chemin entre le travail du bijoutier et la prise de drogues dures.

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L'EXTÉRIEUR

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Le cliquetis pendulant de ses griffes sur le pavé vient de cesser. Il se tient à quelque distance,
assis, immobile, sur son arrière-train pelé de bâtard famélique. Son œil unique, laiteux,
presque bleu, fouille mon âme, fiché en elle comme un dard.

Quelques lambeaux d’affiches s’agitent dans le vent sale qui parcourt sans cesse les ruelles aux échoppes graisseuses.
Malgré la relative fraicheur apportée par le soir, la ville semble déserte. Aucun bourdonnement d’ insecte.
Pourtant, en tendant l’oreille, je perçois une sourde clameur, étouffée par les murs de bois.

On parle d’enfants enfermés, élevés comme du bétail et promis à d’inavouables destins. Mais ce ne sont que des rumeurs.
Elles sont violemment démenties par les autorités locales. C’est cette persistance à démentir,
sans autoriser pour autant la moindre visite d’enquèteurs extérieurs, qui alimente les pires fantasmes.

Et toujours ce chien qui attend. Ce chien qui m’attend parce qu’il sait
que rien ne rentre plus depuis longtemps dans la ville d’Ouroboros.

60x54x31 cm

LA SYMPATHIE

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Après la vague de suicides qui a frappé la grande majorité des adolescents des quatre continents,
les autorités scientifiques ont mené quantité d’études dont la plupart partagent un même diagnostic :
Il faudra des années, ou plus probablement une ou deux générations
pour comprendre les questions dont ces jeunes gens débattaient sur les espaces virtuels qui leur étaient dévolus.
Au-delà de la barrière de la langue, il semble que notre tournure de pensée se soit éloignée de celle de la jeunesse
au point que tous les ponts sont rompus. Prenant la pleine mesure de l’urgence de la situation,
le gouvernement a dépêché des équipes pluridisciplinaires chargées d’analyser ces centres d’intérêt
 et d’en extraire les informations utiles.

Pour l’heure la seule donnée fiable dont nous disposons est le désormais célèbre fragment de texte qui a déclenché le buzz mortifère :

       « Je ne te recommande rien.
       Je ne fais que créer des situations.
       Celles-ci ayant été créées,
       ce qui n'est pas transmissible peut enfin l'être. »

Aucun analyste digne de ce nom n’a pu, à ce jour, décrypter le sens de ce quatrain.

60x27x30 cm

LA LOI

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Causalité qui n’avez ni règne ni volonté
Causalité qui campez sur les murs de notre condition
Causalité qui nous scrutez sans cesse
Causalité qui êtes incapable d’arrogance
Merci d’avoir fait le monde si compliqué
que son inéluctable monstruosité
ne nous interdit pas de rêver.

Causalité qui n’avez ni projet ni finalité
Causalité qui, aux sages et aux sots, promettez le même destin
Causalité qui entretenez la confusion des desseins
Causalité qui piétinez le hasavrd
Merci d’avoir fait le monde si compliqué
que sa pitoyable imprévisibilité
nous laisse croire à la liberté.

51x42x37 cm

LA PAUVRETÉ

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Dans un angle de la pièce, quatre hommes parlent à voix basse.
 Ils se connaissent depuis toujours. Leurs gestes sont mesurés et leurs épaules sont lasses.
Le plus âgé a organisé durant des décennies l’exode et l’extermination des tribus du Mato grosso.
Leurs forêts ont disparu et l’industrie agro-alimentaire y prospère.
Sa fille unique est atteinte depuis l’enfance de la mucoviscidose.
Celui qui parle avec un fort accent arménien a eu en charge
la militarisation de groupes factieux qui contrôlent l’extraction du coltan.
Son épouse vénérée est rongée par l’opium.
Le puissant lobby qui permet l’exploitation inconditionnelle des intouchables
et de leurs enfants est le fait du troisième.
Deux de ses enfants se sont déjà suicidés et le 3e est interné.
Le quatrième homme doit encore faire ses preuves, car c’est le successeur qu’ont choisi les trois vieillards.
Mais ils sont confiants : depuis quelques temps,
une bactérie inconnue s’attaque irrémédiablement au système endocrinien de ses proches.

60x40x52 cm

LE PAROXYSME

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Ta beauté est excessive, mon amour,
Elle m’est une terrible douleur.
Tu es comme un ange derrière le masque
d’un démon derrière le masque d’un ange..

La perfection qui palpite sous chacun de tes traits,
irradie silencieusement ma raison.
C’est une onde sublime et malfaisante
qui me paralyse et me tord..

Et j’en veux encore
Et encore
Et encore
Ta beauté a enfanté un monstre !

20x37x38 cm

LE SYSTÈME

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Comme l’a voulu son auguste Promoteur, le « Whole Life Mall »
a été bâti sous le signe de la démesure.
En témoignent les 2600 hectares de plateaux
construits au beau milieu du désert, en autarcie totale.
Actif jour et nuit, le WLM est une galaxie où le soleil ne se couche jamais :
11500 boutiques, plus de 4000 restaurants et près de 20 000 hôtels..

Une gamme complète de services est offerte,
des plus vitaux ( hôpitaux et maternités ) aux plus ludiques
( hippodrome, casinos, salles de bingo, etc.) sans compter les indispensables établissements de prêt.
Et bien sûr, pour la fin de crédit, la désormais célèbre salle de liquidation
où vos organes les plus utiles connaitront une deuxième chance..

52x68x33 cm

LA DIFFÉRENCE

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Je n’ai pas mis un pied dehors depuis des années,
Les humains m’insupportent plus que jamais.
Personne ne sait que je vis là,je prends garde à rester discret.
J’occupe mes journées à lézarder
dans la pénombre bienveillante de mon nid,
croquant quelques uns des scarabées
que j’élève un peu partout ici.
Une intense nostalgie me gagne,
aveuglante, comme une intuition du paradis.
Dans la rue je vois les hommes qui passent
abrutis par la punition-récompense.
Il faut bien leur ressembler pourtant,
alors je prends mon mal en patience
et, couché, j’attends le moment inéluctable
de la prochaine métempsycose.

58x58x35 cm

LE PROGRES

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Les êtres humains n’intéressent plus grand monde de nos jours.Il fut pourtant une époque où l’idée d’avoir chez soi une de ces petites créatures
faisait courir les foules. Les enfants harcelaient leurs parents pour en posséder un, voire plusieurs, tant la pression sociale était forte à l’école ou au camp.
Leur babillage et leurs gesticulations grotesques semblaient pouvoir assurer des loisirs sans fin à leurs jeunes propriétaires.
Le marché a connu des périodes fastes et la valeur de ces petits animaux s’est envolé plusieurs fois vers des sommets,
d’autant que la relative fragilité de la marchandise en faisait un bien de consommation à rotation rapide.
Il arrivait qu’à peine livré le jouet était détruit, par mutilations excessives le plus souvent, et qu’il faille en commander un nouveau sur le champ.
Mais comme toutes les modes, celle de l’humain a fini par se tarir, et nos rejetons se sont tournés vers d’autres jeux.
C’est alors qu’est né le projet « homme volant ». Les créatifs de la filière de vente, après s’être longuement interrogés
sur les améliorations à apporter au produit, ont eu l’idée de leur adjoindre des ailes. On les imagine sans peine virevoltant
gaiement dans les coursives et les ponts, pourchassés par une troupe d’enfants émerveillés…
Malheureusement, le taux de mutation ou de recombinaison génétique est désespérément lent chez cette espèce.
Il a donc fallu se tourner vers la chirurgie plastique mais, là encore, la très faible capacité de remodelage est un frein considérable.
Ce n’est donc pas encore demain que nos bambins pourront arracher leurs plumes aux stryges…

35x39x54 cm

LA COMPARAISON

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À 8h37 ce matin nous nous sommes transportés à la résidence Mashtaba en compagnie de Boiteux Emile, médecin de son état,
où nous avons constaté le décès apparemment très ancien de monsieur Ephrénaée Pollus.
Il faut signaler qu'il peut également s'agir de monsieur Ephrénaée Castor, les deux frères étant absoluement indifférenciables.
Le corps a été découvert par monsieur Laverdure Henri, intendant du domain, à 7h37 ce matin dors du curage d'une fosse.
Monsieur Laverdure nous fait savoir que seuls les parents des jumeaux Ephrénaée, qui ont fait bâtir pour eux le Mashtaba,
étaient en mesure de les distinguer. Il précis que les deux hommes vivaient depuis 40 ans dans les lieux, malgré l'extrême animosité qui les séparait.
Ils y vivaient seuls et ne recevaient personne. Il nous informa égaement que, malgré leur souci d'équité, les dits-parents ont toujours manifesté
 une préférence flagrante pour monsieur Pollux. C'est selon lui la raison pour laquelle monsieur Castor aurait mal tourné,
accumulant les dettes au contraire de son frère considérablement enrichi avec les années.

Pourtant, nous dit monsieur Laverdure qui semble être fin psychologue, ces derniers temps, la mauvais conduite de monsieur Castor
semblait avoir déteint sur celle de son frère. Il en veut pour preuve le fait que le visage du joumeau a également été effacé
sur le deuxième tableau du vestibule qui les repréente en costume d'enfants. En réponse à la question du docteur Boiteux,
il nous fait alors observer que ce que nous prenions pour un miroir est en réalité une simple vitre,
séparant les deux parties symétriques et adjacentes de l'habitation...

76x50x36 cm

LA DROITURE

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La verticale est TOUJOURS perpendiculaire à l’horizontale.
La verticale sera TOUJOURS perpendiculaire à l’horizontale.
Mais la verticale n’a pas toujours été perpendiculaire à l’horizontale.

Oh l’épouvantable aveu ! Oh l’indécence, le ridicule, l’infamie de ces 73 degrés, chiffre maudit entre tous les chiffres.
Les chercheurs ont évoqué un décentrage du noyau métallique terrestre, une perte d’homogénéité de la matière interne du globe,
une rupture de la discontinuité de Lehmann, une agrégation fortuite des cellules de convection et d’autres conjectures encore.
Après épuisement de toutes les hypothèses, sans résultats, il a fallu convenir qu’une autre voie s’imposait.
Il a fallu investir le champ de la spiritualité. Les prêtres et les poètes s’y sont jetés à corps perdus,
ils ont exploré les zones d’ombre de notre histoire, ont convoqué les mânes de nos ancêtres, ont lancé des accusations.
Quelle faute ont commis nos pères ? Où se sont perdus ces géants d’airain,
ces hommes droits dont le regard était jusqu’alors si majestueusement parallèle à la ligne bleue des Vosges…

63x45x42 cm

LA CONSCIENCE

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Si tu persistes à nier ta faute
Si tu te livres aux limbes de l’oubli
On t’y mettra !

Si tu protestes de ton innocence
Si tu refuses de faire le beau
On t’y mettra !
Si tu ricanes sottement
Si tu te parfumes d’insouciance
On t’y mettra !

Si tu crois que ça n’existe pas
Un corbeau déguisé en frigo
On t’y mettra
On t’y mettra
Dans la cage de l’oiseau !

45x40x27 cm

LA PROVOCATION

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Sir Rodrick n’avait jamais eu beaucoup de religion. Pour les gens de son espèce, à la croisée de la City et du XXIème siècle,
la peur de la mort n’était soluble que dans l’accumulation des biens transmissibles…
et dans l’espoir ténu que P. Valéry avait tort et que cette civilisation ne mourrait jamais.

Ce vieil homme qui avait connu deux guerres mondiales, d’un peu loin d’ailleurs, persistait à croire que son patrimoine lui survivrait.
Il était habité par la douce assurance que le monde extraordinairement élaboré, dont il avait reçu les codes de ses ainés
 et dont il avait contribué à accroitre la complexité, était désormais universel et inaltérable.

 Le marché de l’art, en particulier, lui donnait la certitude que les mille canons et dogmes dont il avait empli l’espace et le temps,
d’Ephèse  à Keith Haring, garantissaient sa place dans l’univers, à lui qui avait tant fait pour les promouvoir..

Bien sûr ses gosses étaient des imbéciles et les voies de la perpétuation sont parfois tortueuses,
mais quelle lignée n’a pas connu de vicissitudes. Il avait donc fallu faire des concessions
et notamment laisser une place dans son panthéon à cette infecte œuvrette,
cette croûte électronique et visqueuse que le 6ème du nom voulait à tout prix exposer.
On décrocherait ça à la première occasion..

51x58x29 cm  -  2012

LE DESENCHANTEMENT

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Patrie, jeunesse, revanche, ennemis, drapeau, conscrits,
aïeux, sacrifice, enfants, bravoure, mobilisation, tirage au sort,
droiture, chants, uniforme, Maginot, salut, bidasse,
ovation, Lebel, héros, liberté, immortels, peuple, armée, victoire..
Et gloire à la gnôle qui te donne des ailes
Cours petit fantassin vers ton beau destin

Front, bataillon, obus, tactique, capote, bidon, manœuvre, prouesses,
munitions, campagne, gamelle, courage, bivouac,
fridolins, guêtres, blessés, galons, maréchal, blindés, garnison,
zouaves, blindés, va-t-en guerre..Et gloire à la gnôle qui te donne des ailes
Cours petit fantassin vers ton beau destin

Assaut, schleus, balles, plaies, baïonnettes, déserteurs, état-major,
peur, conseil de guerre, peloton, traitres, ministre, devoir, exécution,
honneur, Châtiment, allégorie, sang, loi, souffrance, morts, médailles, suicides, censure..
Et gloire à la gnôle qui te donne des ailes
Cours petit fantassin vers ton beau destin

 Tranchées, détresse, froid, massacre, poilus, gaz, ordres, mutilés,
cauchemar, os, gangrène, hulans, riposte, cadavres, trouille,
rats, chiasse, effroi, carnage, râles, amputations,
décorations, deuil, larmes, mères et monuments, monuments, monuments..

47x56x52 cm

LA SOUMISSION

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Décidément, on ne compte plus les cadeaux dont nous abreuve la Social-Monarchie.Cette année, c’est un plastologramme géant
représentant la face admirable du Divin Dauphin que chaque clan a reçu des Maires du Palais. La construction de l’oratoire de l’abrit,
a pu être menée en quelques mois grâce aux prélèvements fiscaux exeptionnels décrétés dans l’enthousiasme du moment.

Les agents du Secrétariat à la Norme nous ont appuyés de leurs conseils lors de l’élaboration des plans de l’édifice
et nous ont laissé une totale liberté dans le choix des coloris. Bien sûr, la récente publication
 des Canons de l’Harmonie nous a guidé pas à pas, nous évitant d’insupportables fautes de goût.

Pour autant que soient respectées les conventions du Traité de la Grammaire des Eléments architectoniques,
la créativité a toute sa place dans l’œuvre. Ce ne sont pas moins de deux balconnets qui surplombent la salle de la Révélation Populaire
(pour mémoire, les précédents oratoires n’en comptaient qu’un ! ) et les plants du carré botanique
ont pu être disposés sur trois rangées en vertu d’une dérogation qui a récemment fait jurisprudence.

« Et la socialitude ? » nous demande un auditeur qui a le souci de ses droits.
Eh bien, reportons-nous aux paroles de notre merveilleux hymne Royal Commun :
« Oh qu’il est doux de savoir que toujours il pense à nous, Et que chacun de ses gestes nous éloigne de la peste.. ».
Ce ne sont pas moins de deux carabes géants chieurs d’amulettes qui ont été offerts au temple par sa Grâce!

41x52x43 cm

LA PATIENCE

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Ils ne viendront plus. Malgré les précautions infinies apportées à la conservation des rouleaux et des urnes,
le temps fait irrémédiablement son œuvre. Les vestiges accumulés au fil des millénaires
cèdent peu à peu à l’accroissement irréversible de l’entropie qui a broyé le monde.

Eux aussi rejoindront un jour le magma universel qui recouvre uniformément toute la planète ;
ils seront absorbés par cette boue compacte, composée des restes de tout ce qui a vécu,
de tout ce qui a été fabriqué et mille fois recyclé maintenant décomposé, concassé,
réduit à une matière inutilisable et stérile dont presque chaque molécule diffère de ses voisines.

Si même ici tout disparait, voilà l’image qu’Ils auront de notre glorieux passé,
de toutes nos victoires sur la nature et sur l’esprit. Voilà tout ce qu’Ils connaitront
de cette civilisation, si prodigue, qui n’a eu que le tort de s’épuiser d’elle-même.

47x67x32 cm

REMERCIEMENTS

PHOTOS ET SITE WEB

Stéphane Rueda Molina
Christian Clairembourg
Martine Depauw
Caroline Van Gastel
Sven Vanderstichelen
Bernadette Mergaerts
Eric Van Aubel
Yves Brochen
Patrice Heems

Félix Francotte

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